La Porte

Il y a derrière le cœur une porte. C’est là que je suis né, entre une possibilité et une autre, au seuil de l’ailleurs, à un pas de l’inconnu. Je suis né sans nom mais déjà porteur d’un récit, comme tout le monde, héritier de sables contradictoires et de morts oubliés, comme tant d’autres.

La porte est inachevée comme ma naissance. Je ne l’ai jamais vue, mais j’entends mon souffle qui parfois la fait trembler : je suis le vent trouble qui parfois se fait violent. Il m’arrive de devenir tempête, je sens alors tous mes murs instables. Mais je ne les ai jamais assez fait vaciller que pour m’ouvrir tous mes mondes. La porte tient malgré tout, malgré les coups, malgré le fou que je suis, tristement incapable de la franchir.

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Il s’est passé quelque chose

Il y a des zones d’ombres.

Il y a des réponses qui ne viennent jamais, des regards fuyants.

Il y a des mots qui accouchent de longs silences, des photos que l’on ne regarde plus. Qui pourrissent seules, abandonnées au fond d’une cantine poussiéreuse, entre autres vestiges trahis.

Il y a les rires abattus en plein vol, frappés par quelque chose de profond, de lointain, un vide lourd qui nous retient tous en place.

Tous de glace.

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Corps

Je regarde par la fenêtre et je vois des corps en mouvement, sujets et objets. Tous marqués par le jour, la nuit et les siècles qui imprègnent leurs mots et leurs pas. Chaque geste et chaque parole impriment une direction qui reflète elle-même une source, une origine. Un lieu de départ. Celui-ci est en nous, mais nous ne l’avons pas choisi : nous en avons hérité. Nous sommes porteurs, à notre corps défendant, d’univers entiers qui se sont alimentés, au cours des époques, de guerres, d’épopées lyriques, d’amour et de sang. De représentations et de projections.

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Pirogue (En écho à La plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr)

Je ne sais pas comment je suis arrivé ici, en bordure de cette eau sombre comme les heures brisées. Sans doute en rêvant trop fort. Ou pas assez. Loin là-haut des galaxies souveraines me permettent de m’orienter : je suis au centre du monde flottant, là où les reflets sont plus réels que nous, là où les rives saintes sont couvertes de vers virevoltants vers le renouveau. Je m’aperçois trop tard que ma pirogue est percée. Heureusement que j’ai de généreux amis, que je connais mais qui ne me connaissent pas, pour me prêter la leur au-delà de l’espace et du temps qui s’effacent dans leurs marges. J’ai mes appréhensions, mais la mer parle une langue qui me rassure. Je ne la comprends pas, mais je ne comprends pas non plus la brise qui chasse les fantômes voulant me retenir dans leurs cages, pourtant je la remercie. Ni le silence qui guérit du Monde en m’offrant son infini, pourtant je le loue. Ni les fleurs qui parfument les exils les plus lointains, pourtant je les chante. Je sais que c’est la même langue qui guide les autres nomades. Ce sont eux qui vibrent ici, loin de tout, proche du chœur.

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Les Lettres égarées

Je frémis encore lorsque les voix secrètes me récitent les heures perdues, celles dont les échos guident nos pas vers ces aubes que nous n’atteindrons jamais. Sans doute que je m’attends là-bas, sans doute que l’autre moitié de moi-même y cultive toujours les phrases que je n’ai pas su prononcer. Je frémis face au tumulte des fantômes à venir qui me rassurent par-delà les limbes : chaque lendemain est une veille qui ressuscite, poussière permanente. Je frémis face aux silences étourdissants des mausolées et face aux pierres froides à en fendre la glace. Pourtant, c’est bien d’une flamme que nait le Mystère qui m’embrasse, et je jouis d’autant plus de cet amour que son obscurité est impénétrable.

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Fantômes

Cette nuit j’ai croisé mon fantôme au détour d’un rêve. Il était toujours pareil à moi-même : le regard attentif et absent, le cœur ouvert aux ouragans, l’air de sans cesse être sur le départ. Vers où, vers là où il n’ira jamais, sa seule demeure.

Il ne m’a rien dit. Je lui ai répondu par des mots confus, des phrases labyrinthiques dans lesquelles me cacher, moi et ma tempête de regrets, moi et ma honte de l’avoir abandonné un triste dimanche d’hiver là-bas, à Ancona, seul face à la mer déchainée.

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Les Ruines majestueuses

La mélancolie, c’est sans doute le regard désepéré de celui qui se raccroche de toutes ses forces à ce passé qui l’a créé et qu’il voit, avec effroi, s’éloigner à chaque seconde. C’est cette crainte de regarder devant, vers cet inconnu qui avance à pas de géants comme une sentence décidée par quelque jury anonyme. C’est l’horreur de réaliser que, malgré nos plaintes et nos appels à la compassion, nous faisons nous-même partie de ce jury et que, donc, la main qui veut me sauver est la même que celle qui me conduit à la chute.

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Écrire, certes

J’erre au cœur de l’impermanence, armé d’une résignation débordante. Le Ciel est serré, le Soleil mal éclairé. Les lettres ne sont pas une route, même pas un refuge, à peine un répit entre deux miroirs insistants. Les reflets écorchent ma rétine, me reprochent mon écroulement.

Écrire, certes, mais vers quel horizon ?

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